Suisse : le casse sophistiqué du casino de Lugano connaît un nouvel épisode judiciaire
L’affaire du casino de Lugano continue de livrer ses secrets. Près d’un an après le spectaculaire vol perpétré dans la nuit du 29 au 30 novembre 2024, un troisième membre du gang géorgien impliqué a été condamné par la justice tessinoise. Ce verdict, prononcé par le juge Amos Pagnamenta, président de la Cour d’assises correctionnelle, vient clore un chapitre supplémentaire de cette escroquerie d’une précision quasi mathématique, qui avait permis aux malfaiteurs de repartir avec un butin de près de 75 000 francs suisses sans déclencher la moindre alarme.
Une bande organisée bien préparée
Tout commence à la fin du mois de novembre 2024. Cinq individus d’origine géorgienne arrivent en Suisse depuis Strasbourg, à bord de deux voitures immatriculées en Allemagne. Leur objectif est minutieusement planifié : frapper le casino de Lugano, l’un des établissements les plus fréquentés du Tessin. Rien n’a été laissé au hasard. Les membres du groupe connaissent les lieux, les dispositifs de surveillance et surtout le fonctionnement technique des machines de jeu.
Selon les éléments de l’enquête, ces hommes n’en sont pas à leur premier coup. Leur méthodologie témoigne d’une expérience certaine dans l’univers des casinos et des machines électroniques. L’acte d’accusation, signé du procureur général adjoint Moreno Capella, parle d’une « escroquerie sophistiquée » conduite avec un savoir-faire presque professionnel. Le groupe savait exactement où frapper et comment le faire sans attirer l’attention.
Une arnaque d’ingénierie mécanique
Le scénario du casse aurait presque pu inspirer un film policier. L’équipe cible une roulette électronique située au premier étage du casino. Le plan repose sur un dispositif élaboré : l’un des membres, armé d’un tournevis ou d’un outil similaire, perce discrètement un petit trou dans le cylindre en plexiglas qui protège la roulette. Ce geste, exécuté avec précision, passe inaperçu des caméras de surveillance. Aucun signal d’alarme n’est déclenché.
Une fois le trou pratiqué, le groupe entre dans la phase la plus délicate de l’opération. Tandis qu’un complice s’installe à proximité, jouant le rôle du simple client, un autre prend le contrôle du déroulement du jeu. À l’aide d’un fil ou d’une tige ultra-fine passée dans le trou, il manipule subtilement la bille lorsqu’elle commence à tourner dans le cylindre. Selon l’acte d’accusation, celle-ci est arrêtée « après le cinquième tour », exactement sur la case préalablement choisie.
L’action est synchronisée avec une précision militaire. Dès que la bille se stabilise, un message discret est transmis aux autres complices, qui placent leurs mises au bon moment et sur le bon numéro. Résultat : un gain systématique, répété plusieurs fois avant qu’un agent de sécurité ne se doute de quoi que ce soit. Les joueurs quittent ensuite le casino sans agitation, empochant au total près de 75 000 francs suisses, avant de s’enfuir vers la frontière de Bâle.
Une évasion rapide, mais une traque inévitable
Le gang pensait avoir réussi le coup parfait. Pourtant, la police tessinoise n’a pas mis longtemps à faire le lien entre les séquences vidéo et les mouvements suspects des joueurs impliqués. Même si les auteurs avaient pris soin d’utiliser des voitures allemandes et d’éviter les moyens de paiement traçables, leurs visages ont fini par être identifiés grâce à la collaboration internationale entre les polices suisses, françaises et allemandes.
En quelques semaines, l’enquête s’oriente vers un réseau géorgien déjà connu en Europe pour des arnaques similaires dans des casinos italiens et français. Les arrestations se font progressivement, entre la fin de 2024 et le printemps 2025. Deux membres du groupe, âgés de 38 et 42 ans, comparaissent les premiers devant la justice tessinoise en juillet 2025. Tous deux sont condamnés à dix-huit mois de prison avec sursis et à une interdiction de territoire suisse pour une durée de cinq ans.
Le troisième condamné : profil et rôle
Le jugement rendu ce matin par le tribunal de Lugano concerne le troisième membre du gang, un citoyen géorgien de 39 ans. Représenté par l’avocat Me Fabio Käppeli, cet homme a reconnu les faits, admettant avoir participé à la préparation de l’escroquerie et à la répartition du butin. Selon le dossier d’instruction, il aurait touché 2 500 euros pour son rôle dans l’opération, considéré comme secondaire mais essentiel dans la coordination du groupe.
Le juge Pagnamenta a suivi la ligne de cohérence fixée par les précédents verdicts. Le prévenu a été condamné à une peine identique à celle de ses complices : dix-huit mois de prison avec sursis et une expulsion du territoire suisse pour cinq ans. Une sentence jugée équilibrée par le tribunal, tenant compte de la collaboration de l’accusé avec les enquêteurs et de son absence de violences physiques lors du délit.
Une affaire qui interroge la sécurité des casinos
Au-delà du simple aspect judiciaire, cette affaire a relancé le débat sur la sécurité des établissements de jeux en Suisse. Comment un tel sabotage a-t-il pu se produire sans déclenchement d’alarme ? Comment une machine électronique, censée être verrouillée et surveillée par vidéo 24 heures sur 24, a-t-elle pu être manipulée manuellement ?
Les experts y voient une démonstration inquiétante des failles technologiques que des groupes organisés savent exploiter. Selon plusieurs spécialistes consultés par la presse tessinoise, les casinos dépendent fortement de systèmes électroniques complexes, souvent négligés en termes de sécurité physique. Les criminels, eux, apprennent à trouver ces points faibles, combinant approche mécanique, ruse et observation minutieuse.
Les autorités suisses ont depuis demandé un audit complet des dispositifs de surveillance dans les principales maisons de jeux du pays. À Lugano, des mesures additionnelles ont été mises en place : le renforcement des parois de protection autour des machines, une surveillance accrue par caméras intelligentes et des contrôles aléatoires effectués par les agents en salle.
Des précédents en Europe
L’affaire de Lugano n’est pas isolée. Des incidents comparables ont été recensés dans plusieurs pays européens. En 2023, un casino en France avait été victime d’une manipulation similaire de machine à sous, également attribuée à un groupe originaire d’Europe de l’Est. Les gains illicites dépassaient alors 100 000 euros avant que le système ne soit mis à jour. Ces cas illustrent l’essor d’une criminalité de plus en plus technique, où le vol ne passe plus par la force ou les armes, mais par la maîtrise de la mécanique et de l’électronique des casinos.
Cette nouvelle génération de « hackers mécaniques » agit dans un domaine hybride, à la frontière entre l’artisanat du crime et la piraterie technologique. Leur approche repose moins sur la cybercriminalité pure que sur la compréhension des failles physiques des machines — une forme de délinquance à l’ancienne revisitée à l’ère numérique.
La fin d’un réseau, pour combien de temps ?
Avec cette troisième condamnation, la justice tessinoise semble avoir bouclé le principal volet de l’affaire du casino de Lugano. Reste toutefois la question des deux autres membres du groupe, toujours en fuite, selon les informations de la police fédérale. Des mandats d’arrêt internationaux ont été émis à leur encontre, en coopération avec Interpol.
Pour la justice suisse, cette affaire constitue un signal fort : les délits économiques et les fraudes aux casinos feront désormais l’objet d’un suivi accru. Pour les établissements de jeux, c’est une piqûre de rappel : la sécurité n’est pas seulement numérique, elle est aussi mécanique et comportementale.
Un an après ce vol d’une audace rare, la réputation du casino de Lugano a été entachée, mais l’enquête a démontré l’efficacité des autorités judiciaires et policières. Si les joueurs reprennent aujourd’hui le chemin des tables, l’épisode aura au moins servi de leçon, rappelant qu’à l’ère des casinos électroniques, le risque ne vient pas toujours du hasard.

Casinos en Suisse Italienne
